C’est bien gentil d’avoir bon cœur, tout comme d’écrire de la poésie, depuis presque toute petite. C’est bien joli de se trouver absolument géniale, comme belle dans son miroir. Et de continuer, de continuer, dans son coin, dans son abri au-delà, au-dessus des hauteurs de l’univers. Supérieurement depuis son piédestal imaginaire. En lisant les autres, en les admirant, ou bien les méprisant, jalouse ou ricanante, mais sans jamais donner son avis ni en recevoir. Sans jamais chercher à être publiée, même dans une revue, sauf sans l’avoir voulu. Pour éviter la critique. Sans rien construire ou partager, finalement. De façon vide et seule. Surtout vide.
Et le temps passe, et la vie passe, vite. Et la poétesse passe à côté.
Un jour elle a vieilli, elle voit cela, et se dit hop ! foin des fausses modesties, prends le risque, imbécile, de te dévoiler, un tout petit peu, au moins, si tu veux être regardée. Fais partie à ton tour, dévoile-toi à tes pairs et aux autres, aie le courage de t’inscrire dans cette énergie de création. Et prends-en ta part, selon ta mesure, sans vergogne maladive ou orgueil immodéré.
Nul hasard ni miracle, tu ne seras pas tout à coup sans agir révélée.
Tu ne feras pas l’unanimité des critiques, c’est fort possible. C’est même à parier. Tu ne seras pas universellement admirée. Que croyais-tu, qu’espérais-tu, dans ta jeunesse ? Peut-être même qu’on n’entendra jamais parler de toi, qu’on n’aimera pas ce que tu fais. Ce qui revient à dire, pour toi, que tu ne seras pas aimée, que tu seras déçue, que tu ne te sentiras pas réellement exister. Mais tu ne le sauras jamais, si tu te dérobes toute ta vie aux regards.
Tant pis : tu l’as enfin compris, avec la vie, que devant la vie, il te faut te risquer. Au moins, quand viendra l’heure des comptes, seras-tu à l’abri du regret de n’avoir pas osé.
Et de te retrouver murée dans l’éternité du silence comme l’une des seules poétesses qui n’a jamais rimé à rien.
